Interview : Les épouses de deux des Cuban Five
Voilà douze ans, le ciel s’est effondré sur Olga Salanueva et Adriana Pérez. Le 12 septembre 1998, leurs maris et trois autres Cubains ont été arrêtés aux États-Unis alors qu’ils tentaient d’empêcher des attentats terroristes. Aujourd’hui, les cinq Cubains sont toujours détenus. Leurs épouses remuent ciel et terre pour garder l’affaire dans l’actualité.
Adriana Pérez (à droite) et Olga Salanueva (à gauche) continuent de croire à la libération : « Toutes les conditions internationales ont été créées pour qu’il puisse y avoir une solution à court terme, d’ici un an ou deux. C’est court pour nous, en comparaison avec les douze années qui se sont déjà écoulées. Mais nous ne perdrons jamais espoir »
De « sacrées bonnes femmes » comme on dit familièrement. Par un vendredi après-midi pluvieux, je suis en compagnie de deux dames qui méritent cette étiquette : Olga Salanueva et Adriana Pérez, épouses de René González et de Gerardo Hernández, deux des Cuban Five, comme on les appelle désormais partout. La force et la détermination avec lesquelles ces femmes poursuivent la lutte contre l’injustice qui leur a été infligée vous forcent au respect et à l’humilité.
Il est peut-être utile de rappeler un peu ce qui a valu aux Cuban Five d’être détenus depuis plus de douze ans. Dans le sud de la Floride, des groupes complotent pour renverser l’actuel gouvernement cubain. Ce sont des groupes de Cubains qui ont servi sous la dictature de Batista, un régime responsable de plus de 20 000 morts dans l’île des Caraïbes. En Floride, ces groupes disposent non seulement de camps d’entraînement et de bases d’attaque, mais aussi de quelques grosses sociétés de media et reçoivent en douce de l’argent du gouvernement américain. Les États-Unis les considèrent comme des groupes démocratiques luttant pour leur patrie mais, depuis de longues années, ils mènent des attaques contre Cuba et contre le peuple cubain.
« Cuba n’a pas d’autre choix que de faire infiltrer des gens dans ces organisations, jusqu’au niveau où les décisions sont prises, afin de pouvoir envoyer à temps les informations à Cuba », raconte Olga. « Bien sûr, c’est très dangereux car, en fait, il s’agit de bandes de tueurs. Mon mari, par exemple, est pilote. Il a reçu la mission d’infiltrer des organisations comme Brothers to the Rescue et Democrazía. Ce sont deux organisations qui se font passer pour des organisations humanitaires. Elles prétendent qu’elles sauvent des gens qui fuient Cuba par bateau et, pour cela, s’introduisent dans l’espace aérien cubain. C’est du moins ce que disent les médias car, dans la pratique, leurs objectifs sont tout autres. Elles brouillent les communications au sein de l’espace aérien cubain, elles déversent des tracts et larguent même des armes. Elles ont même déjà mitraillé la côte. Tout cela dans le but de déstabiliser la société. C’est pourquoi les Cinq avaient infiltré ces groupes. »
Et cela a donné des résultats. « Leur intervention a permis d’empêcher des attentats terroristes », ajoute Adriana. « Par exemple, ils ont déjoué un attentat contre une raffinerie de pétrole. Des attentats étaient également prévus contre d’importants hommes politiques cubains. Ils ont également fiché les allées et venues d’Orlando Bosch (un important terroriste qui circule quasi librement aux États-Unis et qui est responsable de l’attentat contre un avion de ligne cubain, en 1976, causant la mort de 73 personnes, ndlr)… »
Pourtant ce ne sont pas les terroristes qui ont été arrêtés, mais bien les cinq qui voulaient précisément empêcher ces attentats. Et,depuis douze ans, les Cuban Five sont toujours derrière les barreaux.
Et pas dans des conditions ordinaires. Tous les cinq savent ce que veut dire l’isolement : ces cellules d’isolement, ils les connaissent particulièrement bien pour y avoir fréquemment séjourné. Et pour les époux d’Olga et d’Adriana (et donc aussi pour Olga et Adriana elles-mêmes), il y a le fait aussi qu’ils ne peuvent voir leurs conjoints depuis des années. Adriana n’a plus jamais vu Gerardo depuis son arrestation. À dix reprises déjà on lui a refusé un visa. À l’époque, Olga habitait avec René à Miami. Deux ans après l’arrestation, elle a été expulsée des États-Unis et n’a plus jamais eu l’autorisation de s’y rendre pour visiter son mari.
Pour Olga et Adriana, c’est très dur. « Quand on épouse quelqu’un, c’est pour vivre avec lui. On s’aime et on a des projets pour l’avenir… Mais nous, nous avons vu passer les plus belles années de notre vie », raconte Olga. « Et le fait que nous ne pouvons plus nous voir retourne encore plus le fer dans la plaie. Pouvoir tenir la main de l’autre un instant ou se regarder dans les yeux, ça donne quand même un peu de courage. Pouvoir tout simplement dire personnellement qui est de notre côté, tout ce qui se passe… Que nous ne puissions même pas faire cela, c’est une injustice inouïe ! »
Les enfants des Cuban Five eux aussi souffrent de la détention de leur père. Olga et son mari en ont deux. Les larmes lui viennent aux yeux quand elle dit que leur père manque aux enfants. « Notre fille aînée avait 14 ans et la petite 4 mois quand nous avons été séparés. Bien sûr, elles ont pu se développer comme d’autres enfants. Imaginez un peu que vous avez 14 ans et qu’une nuit, vous êtes tiré du lit par deux hommes armés jusqu’aux dents. Ce serait un traumatisme pour n’importe qui, à plus forte raison pour un enfant. À un moment donné, notre fille aînée était en visite dans la famille à Cuba et, là, elle a appris qu’elle ne pourrait plus jamais retourner aux États-Unis parce que sa mère avait été renvoyée à Cuba. Vous rendre compte que vos parents ne pourront plus jamais être ensemble. Cela l’a rendue bien trop vite adulte. Une gosse de 14 ans, normalement, à un petit ami, elle joue avec des copines… En tant que mère, on sent ça. La plus petite ne comprenait pas. Parfois, elle voyait son père à la TV ou sur une photo dans la rue et, alors, elle disait : «Je ne veux pas qu’il soit là-bas, je veux qu’il vienne me chercher à l’école.» Plus tard, elle m’a demandé pourquoi nous n’avions pas de photo de nous quatre ensemble. C’est une dette qu’ils ne pourront jamais nous rembourser. Même s’ils le libéraient demain, nous resterons toujours avec cette cicatrice dans notre mémoire. »
Pour Adriana, les choses sont différentes. Elle et Gerardo n’ont pas d’enfant, mais cela ne diminue par le chagrin, au contraire. « Parmi les cinq, deux n’ont pas d’enfant, dont Gerardo et moi-même. Ce sont des rêves qui se sont envolés. Naturellement, quand nous avons pris l’engagement d’aller résider quelques années à l’étranger, nous savions que nous ne pourrions pas avoir d’enfant tout de suite. Fernando et Rosa (l’autre couple sans enfant, NdlR) sont entre-temps devenus trop âgés pour encore avoir des enfants. Mais, pour nous aussi, le temps presse. Si l’affaire n’est pas résolue très vite, il sera impossible pour nous aussi d’avoir des enfants. Et ça aussi, c’est une partie de la punition imposée non seulement aux Cinq, mais à leurs familles aussi. Si l’affaire avait tout simplement été résolue en 98, nous ne devrions pas parler ici de la douleur d’enfants obligés de grandir sans la présence de leur père, ou de la douleur de ne pas pouvoir avoir d’enfant. »
Adriana retient un peu son souffle. Olga reprend la parole. « Nous avons fait de notre mieux pour limiter au maximum les dégâts psychologiques. Mais le temps va devoir montrer comment ça évolue. Ce n’est que plus tard que l’on verra comment les enfants ont digéré tout cela. Nous savons qu’ils se taisent souvent à ce propos, précisément pour nous épargner, nous les mères. Nous, les mamans, qui devons assumer le rôle et de la mère et du père, nous faisons tout pour qu’ils puissent grandir heureux. Et eux aussi, de leur côté, ils font vraiment de leur mieux pour que ça se passe bien. Nous espérons aussi qu’Adriana et Gerardo pourront encore avoir des enfants et que ces enfants n’auront pas à pâtir de toute cette souffrance ».
Durant toutes ces années, Olga, Adriana et les autres épouses des Cinq n’auront jamais été seules dans leur combat. Surtout pas dans leur propre pays. « Notre gouvernement a prouvé à maintes reprises qu’il faisait tout pour obtenir la libération des Cinq. Tant Fidel que Raúl n’ont cessé de déclarer ouvertement que les Cinq étaient une priorité », dit Adriana. « N’importe quel dirigeant politique d’un autre pays en visite à Cuba nous rencontre et est informé de première main de l’affaire des Cinq. Nous recevons énormément de soutien aussi des organisations sociales de notre pays. Nous sommes par exemple membres de l’organisation des femmes de notre pays. Eh bien, quand elles peuvent prendre la parole lors de rencontres internationales, elles laissent la place à l’une d’entre nous afin que nous puissions témoigner sur notre affaire, et c’est ainsi depuis des années ».
La communauté internationale non plus ne laisse pas tomber les Cuban Five. Une importante campagne bat toujours son plein aujourd’hui afin d’obtenir leur libération. « De plus en plus de gens se rendent compte que c’est une affaire injuste. Et c’est à peu près la seule façon d’exercer des pressions sur le gouvernement américain afin qu’il cherche une solution au problème », ajoute Olga.
La campagne internationale a effectivement déjà porté ses fruits. La demande de révision du procès devant la Cour suprême de justice des États-Unis a été soutenue par dix lauréats du prix Nobel, par des parlementaires du monde entier, par des organisations des droits de l’homme…
Malgré tout ce soutien, la Cour suprême s’est obstinée mais, dans le procès en appel qui a suivi, le procureur a admis qu’il avait demandé une réduction de peine suite aux pressions de l’opinion publique internationale. Et trois des Cinq ont effectivement obtenu une réduction de peine. « Nous sommes absolument certains que tout ce mouvement de solidarité a joué un rôle crucial. Cela peut aussi pousser Obama pour qu’il mette sa signature là où il doit la mettre ! Car, maintenant que la procédure normale est à peu près épuisée, il est le seul qui puisse encore apporter une solution à cette affaire. »
Olga et Adriana continuent donc à croire à une libération. « Nous devons y croire », dit Adriana. « Voilà douze ans que nous luttons et nous pensons que nous nous rapprochons de la fin. Mais, bien sûr, nous ne devons pas compter sur le fait que ça va se résoudre tout seul. Chaque année, nous pensons de nouveau : cette année-ci sera la dernière. Pour l’instant, toutes les conditions internationales ont été créées pour qu’il puisse y avoir une solution à court terme. Et, par ‘court’, nous voulons dire d’ici un an ou deux. C’est court pour nous, en comparaison avec les douze années qui se sont déjà écoulées. Mais nous ne perdrons jamais espoir. »
Mais ne trouvent-elles pas fastidieux de devoir raconter encore et toujours la même histoire partout et, surtout, devoir en éprouver chaque fois cette même douleur ? « C’est épuisant, car cela détermine notre vie quotidienne. Et ce n’est pas encore fini. Mais, pour eux, ce doit être plus difficile encore. Mais ils ne laissent pas tomber les bras. Ils sont si optimistes et si terriblement certains qu’ils en sortiront que nous n’avons pas le droit de nous laisser gagner par la fatigue », conclut Adriana.
Au moment de nous quitter, je souhaite à Olga et à Adriana beaucoup de courage encore dans leur lutte. « Vous devez non seulement nous souhaiter beaucoup de courage, mais beaucoup de jeunesse aussi », disent les deux dames en riant. « Être jeunes et en bonne santé, nous en avons bien besoin. »
Elles seront toutes deux présentes à Che Présente le 23 octobre prochain.
source: www.solidaire.org
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