Les cinq Cubains: « Ils n’ont pas mis en danger la sécurité nationale des Etats-Unis »
Maurice Lemoine, journaliste et rédacteur en chef du Monde Diplomatique, est un spécialiste de l’Amérique Latine. Son dernier livre, qui sort en ce mois d’octobre 2010, raconte l’histoire de cinq cubains enfermés dans les prisons américaines. Leur crime? Avoir tenté d’infiltrer des organisations terroristes en Floride qui planifiait des attentats contre Cuba.
Les cinq Cubains, qui sont des « prisonniers politiques », seront à l’honneur de la 17ème édition de Che Presente, la fête annuelle de la solidarité avec Cuba, organisée le 23 octobre par Initiative Cuba Socialista. Leur histoire est méconnue du grand public. Ils ont pris de lourdes peines. La manière dont ils sont traités est indigne d’un État prétendu « démocratique » comme les États-Unis. Interrogé sur ce sujet, Maurice Lemoine répond à nos questions :
Le 23 octobre, vous allez participer à une conférence, lors de la journée « Che Presente » sur le cas des cinq Cubains de Miami, en compagnie de deux de leurs épouses. Vous publiez actuellement un roman, Cinq cubains à Miami. Qu’est-ce qui vous a motivé pour vous lancer dans ce projet ?
Maurice Lemoine. Le silence ! Le silence qui entoure cette affaire depuis l’arrestation de Gerardo Hernández, Ramón Labañino, René González, Fernando González et Antonio Guerrero, en septembre 1998, leur procès inéquitable à Miami et leur condamnation à des peines démesurées en décembre 2001. L’aspect ubuesque de la situation : alors que la « lutte contre le terrorisme » alimente quotidiennement les chroniques des médias, d’authentiques terroristes vivent sans problèmes sur le sol des États-Unis, tandis que, dans l’indifférence générale, ceux qui ont tenté d’empêcher leurs actions criminelles contre Cuba, sans jamais avoir utilisé la violence, croupissent dans les pires établissements pénitenciers américains. Dans le fond, un bouquin de plus de mille pages, c’est une grosse colère qu’on a envie de faire partager.
Puisque tout ceci est bien réel, pourquoi avoir écrit un roman, une fiction ?
Maurice Lemoine. Vous n’avez aucune chance d’intéresser les chroniqueurs des médias en général si vous écrivez un essai ou un « document », sur les Cinq – on peut le regretter, mais c’est comme ça ! Dès lors, votre public potentiel se cantonne à ceux qui connaissent déjà l’affaire : militants, réseaux solidaires, amis de Cuba, etc. C’est beaucoup et peu en même temps. En revanche, le roman peut permettre de toucher des relais médiatiques plus « littéraires » que « politiques » et des lecteurs qui n’auraient en aucun cas acheté et lu un document sur cette affaire inconnue, mais qui peuvent se laisser passionner par un « polar ».
Cela ne pose-t-il pas un problème au lecteur qui peut légitimement se demander : quelle est la part de vérité et la part de fiction ?
Maurice Lemoine. Le fait d’écrire un essai « savant » n’est en aucun cas un gage de sérieux ou de véracité. S’il est vrai que le roman peut être entièrement fantaisiste, il peut également – et c’est le cas de Cinq Cubains à Miami – être basé sur une enquête approfondie (à La Havane et en Floride), une importante documentation, la connaissance de la région, de nombreux entretiens avec des témoins et des protagonistes, et s’attacher à relater « au plus près » la réalité. D’ailleurs, à la fin de ce livre, et pour lever toute ambiguïté, figure une postface qui permet au lecteur de comprendre qu’il s’agit de faits authentiques.
Qu'est-ce qui vous frappe le plus dans le cas des Cinq ?
Maurice Lemoine. L’instrumentalisation de la justice américaine par le lobby anticastriste et la duplicité des autorités de ce pays. On a condamné les Cinq pour avoir « espionné les États-Unis » alors qu’ils ont infiltré des organisations criminelles qui, violant la loi américaine, se livrent à des actions violentes sur le territoire d’un État souverain. Même les officiers américains de très haut rang, appelés à témoigner lors du procès, à la demande de la défense, ont affirmé à la barre qu’en aucun cas ils n’ont mis en danger la « sécurité nationale des États-Unis ».
Quand on examine les faits, il est évident que les Cinq devraient être libérés sans délai. Des cas relevant réellement de l’espionnage, impliquant des agents iraquiens, israéliens et russes, ont été résolus rapidement. Comment comprendre cette différence de traitement ?
Maurice Lemoine. Parce que cette affaire concerne Cuba ! Dès lors qu’il s’agit de l’île, les administrations américaines successives ont toujours fait preuve de la plus totale irrationalité : les États-Unis n’entretiennent-ils pas des relations avec la Chine, ou même le Vietnam, où sont morts 38 000 de leurs soldats ? Également parce que la Floride – fief de l’anticastrisme radical – fait partie des quatre États les plus importants lors des élections américaines. Parce que les terroristes anticastristes peuvent, si la politique de Washington leur déplait, faire des révélations sur la « guerre sale » menée contre Cuba et l’Amérique latine depuis cinquante ans. Il causerait ainsi de graves dommages au FBI, à la CIA, au clan Bush et à nombre de hauts responsables américains. Et finalement, parce que ce serait avouer à la face du monde ce que La Havane clame depuis longtemps : les États-Unis, « champions toutes catégories » de la lutte contre le terrorisme, tolèrent et encouragent celui-ci dès lors qu’il s’exerce contre Cuba.
Source: www.solidaire.org
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