Mais qu’est-ce que le pape va chercher à Cuba?

Lundi 26 Mars le Pape Benoît XVI met le pied à Cuba. Est-ce le Pape est bien le bienvenu dans ce pays socialiste? Combien de croyants y a-t-il bien à Cuba? Et quel genre de pays le Pape y trouvera? 

Le pape arrive à Cuba le 26 Mars et quittera l’île le 28 Mars. Il rend visite à Santiago de Cuba pour y célébrer l'anniversaire de la Virgen de la Caridad del Cobre. Cette statue a été trouvée il ya 400 ans par trois pêcheurs en mer. Elle est la patronne de Cuba. Dans la Santeria afro-cubaine cette Marie est également adoré sous le nom d’Oshun. Religieux ou non, chaque Cubain connait la Virgen de la Caridad del Cobre, dans la langue vernaculaire communément appelée La Cachita. Le pape visite le sanctuaire  où se trouve la statue de 4 siècles le 27 Mars. Le 28 Mars, il rencontre à La Havane le président Raul Castro et le Cabinet des ministres. Dans les deux villes, il célébrera une messe. 

de vondst van de maagd

 

Une réunion avec les dissidents n’est pas sur le programme, bien que plusieurs de ces groupes ont demandé cela. Les derniers jours les médias occidentaux publient plein d’infos au sujet de leurs actions dans certaines églises et sur les soi-disant «expulsions violentes» par la police.

La relation entre Eglise et Etat

Socialisme et religion sont ils incompatibles? Au début de la révolution cela en avait l’air. Après la prise de contrôle révolutionnaire en 1959  la relation avec l'église était en tout cas explosive. L'Église catholique à Cuba a toujours été l'église des propriétaires coloniaux et les partisans du régime (néo-) colonial de Batista avant 1959. Les membres du clergé étaient en grande partie d'origine espagnole et influencé par le fascisme de Franco. Une partie de l'église devenait le fer de lance de la contre-révolution: les séminaires fonctionnaient comme un rempart d’activités contre-révolutionnaires, les prêtres  participaient activement à des activités subversives et les croyants s’opposaient à la révolution. L'église persuadait les parents de transférer leurs enfants  à Miami. Là, ils seraient à l'abri des révolutionnaires impies qui, à ce qu’il parait, retireraient les enfants  à leur garde parentale. Cela a abouti à la tristement célèbre opération «Peter Pan», un nom de code pour ce qui était en fait un projet de la CIA avec la participation directe de l'église. 14 000 enfants ont été transférés sans leurs parents à Miami et abandonnés à leur sort. La plupart d'entre eux s'est retrouvé dans des conditions misérables dans les orphelinats au travers les États-Unis. Le résultat fut catastrophique. Jusqu'à aujourd'hui, de nombreuses familles n’ont pas pu localiser leurs enfants.

D'autre part, les révolutionnaires cubains ont été au début très fortement influencé par la philosophie politique de l'Union soviétique. L'athéisme scientifique était la norme. La réalité était celle de la discrimination et de restriction de mouvement de l'église. Les premières années de la révolution  ont été ainsi caractérisées des deux côtés par une réaction extrême, ce qui a entraîné un degré élevé de polarisation. [1] 

Dans les années 80  la relation entre Eglise et Etat a décongelé. 1984 a été un tournant : Jesse Jackson, un pasteur noir candidat à la présidentielle aux Etats-Unis est venu à Cuba. Fidel a ensuite participé à un service religieux avec Jackson qui a été diffusé à la radio et la télévision et publié dans tous les journaux et magazines. L'année suivante le dominicain et théologien de la libération  brésilien Frei Betto a eu un entretien de plusieurs jours avec Fidel Castro. L'entretien est paru sous forme de livre  "Fidel et la religion." Fidel parle dans ce livre d’une alliance stratégique entre le christianisme et le marxisme: les deux luttent pour une société basée sur la justice sociale et la solidarité.

Un autre point tournant est survenu en 1992.  Le quatrième congrès  du Parti communiste cubain y a reconnu la liberté  et de l'égalité de culte et a admis les croyants dans ses rangs.
En 1998, le pape polonais Jean-Paul II est venu à Cuba. Il a passé sept jours pleins à Cuba pour l'une des plus longues visites de son règne. L’accueil à Cuba a été très cordial. Quand le Pape est mort en 2005, Fidel Castro a annoncé trois jours de deuil national. 

 

Quand Fidel a été sérieusement malade en 2006 Jaime Ortega, archevêque de La Havane, a surpris amis et ennemis en déclarant que dans son pays l'Eglise catholique n’approuverait jamais une intervention étrangère. Sa déclaration a fait le tour du monde et a contribué à ce que Washington reprenait les gaz dans ses projets pour un changement de régime.

Contrairement à de nombreux autres Etats  l'Eglise catholique cubaine joue ces dernières années un rôle politique de plus en plus actif. Ainsi, elle essaie de contribuer à une normalisation des relations avec les États-Unis. Cela a aussi conduit à la libération d'environ 130 prisonniers «politiques». [2] Fin de l'année passée trois mille  prisonniers ont été amnistiés. Dans son rapport pour le sixième congrès du Parti communiste Raúl Castro a attribué ces libérations aux efforts de l'archevêque de Cuba, Jaime Ortega, et il a souligné «le respect mutuel, de loyauté et de transparence" dans les relations avec la hiérarchie de l’église. L'Église catholique à Cuba pense dans le même sens et vise à la réconciliation. Elle veut continuer le dialogue ouvert avec les autorités cubaines dans une atmosphère de respect mutuel. 

Croyants à Cuba

La plus grande religion organisée à Cuba est le catholicisme romain. Mais ce n'est que nominalement. De nombreux Cubains se considèrent comme catholiques, mais ne vont jamais  à la messe. Il était déjà ainsi  avant la révolution. A Cuba, il n'ya pas de communauté catholique active  qui est comparable à celle dans les autres pays d'Amérique latine. On estime que moins de deux pour cent de la population cubaine est pratiquant. Cuba se caractérise par le syncrétisme. On retrouve les influences de la culture africaine dans la santería, un mélange cubain de catholicisme et de religions animistes  africaines. On estime que peut-être 80% de la population cubaine s’occupe d'une manière ou d'une autre de la religion Santeria. Ces dernières années, le vécu religieux protestant et évangélique fait des progrès, comme ailleurs en Amérique latine.
 

 

Changement à Cuba

Le pape vient à Cuba à un moment où le pays vit des modifications substantielles. À la suite de la disparition de l'Union soviétique et du bloc de l'Est et du blocus  économique, le pays a été confronté dans les années nonante  à une crise économique sans précédent. C'est un petit miracle que la révolution a pu se maintenir dans cette «période spéciale». Mais cette crise a laissé des cicatrices profondes et un certain nombre de choses ont été fortement perturbées.
 

Ce sont ces perturbations qu’on veut maintenant attaquer. Le défi le plus fondamental est l'écart entre la sphère économique d'une part et de la sphère sociale, culturelle et intellectuelle d'autre part. En ce qui concerne ces trois dernières sphères, l'île dispose d'un niveau comparable à celui d'un pays riche moyen. L'économie par contre a le profil des pays relativement pauvres dans la région. Mais le développement social, culturel et intellectuel élevé ont créé de grandes attentes. II n'ya pas de base économique pour satisfaire ces attentes, et cela crée une frustration parmi la population. Vous êtes ingénieur, mais vous n'avez même pas  un téléphone mobile ou un ordinateur portable. Ceci est renforcé par le fait que la Floride où vous pouvez gagner dix fois plus qu’à La Havane est si proche .Et bien sûr, ces frustrations sont également alimentées par les touristes qui visitent l'île. Cela pique aux yeux. Ces frustrations causent des problèmes majeurs dans le domaine de la production. Comment pouvez-vous encourager les gens à travailler efficacement si avec votre salaire vous n’arrivez pas à payer ces produits de luxe convoités qu’on peut facilement gagner un multiple dans le circuit touristique ? 

On essaye de trouver des réponses à ça, par exemple en liant mieux les salaires à l’effort et les résultats et d'accroître ainsi la productivité. L'économie publique est complètement restructurée. Pour éliminer le sous-emploi on facilite de travailler à son propre compte et maintenant les maisons et les voitures peuvent être vendus librement.

Il y a eu beaucoup de discussions au sujet de ces mesures. De nombreux observateurs y voyaient la fin du modèle socialiste, mais dans l'ensemble cela restent des mesures très modestes. Tous les grands secteurs de l'économie restent entièrement dans les mains publiques et il n’est pas question d’une accumulation privée. Les mesures sont mises en place prudemment et lentement, et seulement après une vaste consultation de la population. Cuba assouplit un certain nombre de mécanismes économiques, mais vise de toute façon une société la plus égalitaire possible.

L'impact de la visite du pape

Le pape va d'abord à Cuba pour encourager les fidèles. Il souhaite également renforcer la position de l'Eglise catholique envers les autres Eglises protestantes. La visite est principalement de caractère pastoral. Mais un tel événement a inévitablement un impact politique, et cela doit surtout être situé dans le cadre des relations entre les Etats-Unis et Cuba. A l’occasion de la première visite papale en 1998 le Vatican  s’est déjà prononcé  contre le blocus économique inhumain  des États-Unis. En réponse à la visite à venir, le porte-parole de presse du Vatican répété cette position. 

Dans le passé, l'église cubaine a déjà négocié le sort des soi-disant Cuban Five. Il est à espérer que le pape se prononcera maintenant sur l'affaire des Cinq. Ce serait une pression supplémentaire sur l'administration des États-Unis.

Ce genre de déclarations et le fait qu’un leader d'église important ne boycotte pas ce pays ne plaît pas à la Maison Blanche. Washington veut isoler l'île, et l'attention massive que suscitera la visite du pape  ne leur plait pas.
Il est marquant de voir comment les médias tentent de politiser la visite papale. Tandis que le Pape va encourager ses croyants au Mexique,  le principal intérêt cible les sujets de la démocratie ou de pousser à des contacts avec la dissidence. Veut-on masquer ainsi comment cette visite pousse les Etats-Unis dans la défensive et réduit cette soi disant dissidence  à ses véritables proportions réduites?
 


Statue de Jean-Paul II a Holguin 

Quand le pape Jean-Paul est venu à Cuba en 1998, il a été agréablement surpris par l'hospitalité du pays. Maintenant, tout  Cuba, religieux ou non, s’apprête pour la visite papale. Benoît XVI rencontrera le même enthousiasme que son prédécesseur. La Place de la Révolution se refait une beauté, parce que le pape y célébrera la messe sous l'œil approbateur du héros révolutionnaire Camilo Cienfuegos  et du Che Guevara,  en présence de dizaines de milliers de Cubains. Et le monde va regarder aussi. Ils y verront un peuple qui écoute avec beaucoup de respect, mais fermement convaincu de sa propre vision et de sa dignité.

 

Notes

[1] Pour la position de la révolution par rapport à la religion, voir Demuynck K. & Vandepitte M., De Factor Fidel, Berchem 2008, p. 102-6, et Demuynck K. & Vandepitte M., Ontmoetingen met Fidel Castro, Berchem 2009, p. 161-8.
[2] Ces gens sont catalogués systématiquement comme prisonniers politiques par les EEUU tandis que selon le droit cubain ils sont coupables de trahison. Les opinions dissidentes ne sont pas punissables à Cuba et sur cette base les gens ne se retrouvent pas derrière les barreaux. À Cuba, de nombreux dissidents politiques  circulent librement, le plus connu est Oswaldo Payas. En outre, les États-Unis tentent systématiquement de recruter des criminels de droit commun comme des «dissidents politiques». Cela donne à certaines personnes presque automatiquement un statut international et, par ainsi ils ne peuvent généralement compter sur le soutien international.