Dr. Tania Ramos : « N’attendez pas la prochaine vague ou la prochaine pandémie, levez les brevets ! »

Malgré le blocus illégal des États-Unis, Cuba est déjà parvenu à produire deux vaccins. Nous avons eu l’honneur de rencontrer l’immunologue cubaine Tania Crombet Ramos. Elle a répondu à nos questions sur la campagne de vaccination à Cuba.

Pouvez-vous brièvement vous présenter et décrire votre rôle dans la lutte de Cuba contre le coronavirus ?

« En tant qu’immunologue, j’ai consacré une large part de mon temps à la recherche contre le cancer. En ce moment, par contre, je suis membre du conseil national de concertation cubain. Avec ses soixante membres, nous discutons deux fois par semaine de la situation du coronavirus à Cuba.

A l’institut pour lequel je travaille, nous développons pour l’instant des remèdes et l’un des deux vaccins cubains. L’institut est également utilisé comme centre de test. Mon autre travail ne s’arrête naturellement pas. Le cancer n’a pas disparu avec l’émergence du coronavirus. Nous développons aussi un nouveau médicament contre Alzheimer, une maladie qui a beaucoup augmenté suite à l’isolement forcé durant le confinement. »

Quelle est la situation à Cuba en ce moment concernant le coronavirus ?

« Pour l’instant, Cuba atteint un pic dans le nombre de contaminations en raison du variant Delta. Nous avons de 5000 à 10.000 nouvelles contaminations par jour. (Ndlr : l'interview date de début septembre. Le 21 octobre, la moyenne journalière d'une semaine est passée sous la barre des 2 000, comme en Belgique début octobre. Elle atteint maintenant le double chez nous) C’est bien entendu un défi. Cependant, nous avons un taux de mortalité très bas : presque tous les patients et toutes les patientes atteint·e·s de la COVID-19 guérissent à Cuba. Le taux de mortalité par rapport à la population est quatre fois moindre que celui des États-Unis. Cela est dû au fait que nous attachons une grande importance aux tests. Grâce à eux, nous pouvons très rapidement dépister des cas. A Cuba, il y a 28 laboratoires où l’on procède à des tests PCR. A côté de cela, nous sommes en train de développer l’Interferon, un médicament qui affaiblit le virus. »

Comment se déroule la campagne de vaccination à Cuba ?

« Nous avions au départ cinq vaccins potentiels. Deux d’entre eux sont actuellement utilisés à Cuba et dans quelques autres pays : Abdala et Soberano. Notre but est de vacciner 90% de la population d’ici au 15 novembre. Ainsi, le tourisme, importante source de revenus pour Cuba, pourra redémarrer. Cuba est l’un des rares pays où les enfants aussi sont vaccinés contre le coronavirus. Le vaccin cubain pourrait être utilisé à l’échelle mondiale, même si cela est, pour l’instant, impossible. Il semble même être très efficace comme boosteur en combinaison avec un autre vaccin comme Pfizer ou Moderna.

Pouvez-vous croire que je n’ai pas été autorisé à entrer au Parlement européen hier avec mon certificat de vaccination ? Alors que j’ai probablement le plus de connaissances sur le coronavirus et les vaccins que toutes les personnes se trouvant à l’intérieur. »

Quel impact le blocus a-t-il sur la campagne de test et de vaccination ?

« Évidemment, nous sommes amenés à subir des pénuries. Notre économie doit faire face à beaucoup de choses en ce moment. Notamment parce que le tourisme a chuté et que nous consacrons actuellement 60 à 70% de notre PIB à la santé publique. C’est l’un des éléments qui ont déclenché les manifestations à Cuba le 11 juillet. Cependant, elles ont été largement amplifiées par les médias internationaux et encouragées par les États-Unis. »

Comment Cuba solutionne-t-il ces pénuries ?

« Ces 60 dernières années, nous avons appris jusqu’où pouvaient nous mener la créativité et la coopération ! C’est comme cela que nous sommes devenus pionniers dans le développement de vaccins. Les soins de santé préventifs et publics, proches des gens, ont toujours été au centre de notre politique. Nous plaisantons parfois en disant que nous vivons comme un pays pauvre mais que nous mourons comme un pays riche: les principales causes de décès à Cuba sont les mêmes que dans les pays riches. Lorsque le coronavirus est apparu, nous avons développé notre propre matériel de ventilation puisque nous ne pouvions pas en importer de l’étranger.

La santé de la population vient toujours en premier lieu à Cuba. C’est pourquoi nous avons un système de soins de santé de première ligne très fort. Les médecins entretiennent un contact étroit avec leurs patient·e·s. Pour 1000 habitant·e·s, nous comptons 9 médecins à Cuba. C’est l’un des ratios les plus élevés au monde. En outre, Cuba est aussi très fort en matière de recherche scientifique, ce qui lui permet de développer ses propres médicaments. Bien entendu, nous n’avons parfois pas d’autre choix que d’importer certaines choses, et nous le faisons dans la mesure du possible. C’est très difficile car il est interdit d’importer en provenance des USA ou d’une entreprise qui a son siège aux USA. A côté de cela, il y a nombre de banques qui ne permettent aucune transaction financière de et vers Cuba, de sorte que, récemment, je n’ai même pas pu publier mes recherches médicales. »

Que pouvons-nous apprendre du système de santé cubain ?

« Que l’être humain doit être au centre de la politique de santé. Chacun·e doit avoir un accès gratuit aux soins de santé. Nous devons être très précis et accorder une grande attention à nos patient·e·s. Et nous devons travailler ensemble. La recherche n’est pas une propriété privée, nous devons la diffuser le plus largement possible. Il n’est pas logique qu’il existe des obstacles à l’accès à certaines technologies et recherches, comme c’est actuellement le cas pour les vaccins corona. Élaborez un plan, levez les brevets et n’attendez pas la prochaine vague, ni la prochaine pandémie ! »

Signez l’initiative citoyenne européenne Pas de Profit sur la Pandémie
et demandez à la commission européenne de lever les brevets sur les vaccins contre le coronavirus.

 

Cet interview est publié anterieurement sur www.vivasalud.be